Accueil Généalogie Photos Nouvelles Nostalgie Café Philo BD Musique Recettes Liens Contact
Skip Navigation LinksAccueilNostalgie

Beyrouth années 60

-

10 heures du matin. Je me trouve à la rue Gouraud. « Ahwet lé Ezez ». Déjà des fumeurs de narguilé jouent au trictrac, au rythme des « chech bech » et des « nara ya walad » qui fusent de partout. Rien que des sexagénaires, des hommes en particulier, les femmes, bien évidemment, étant exclues de ces espaces réservés. La plupart de ces messieurs portent un tarbouche incliné de côté, discutent politique et derniers potins du quartier, en égrenant des passe-temps multicolores où l'ambre et le turquoise dominent.

Un peu plus loin, des échoppes offrent aux passants des chutes de saucisses qui pendouillent de partout : Joseph Azar et Aoun se faisant la concurrence à qui propose les meilleurs « makaneks » de Beyrouth. Je prends ma droite : c'est le « Borj ». « place des Canons » ou « place des Martyrs » si on veut. Un photographe braque sur moi son flash aveuglant et me prend une photo qu'il me livre à l'instant; des vendeurs de « Kazoz Jalloul » claquent leurs bols de cuivre et hurlent à tue-tête : « Bawrid, Bawrid, Bawrid, Taa / Taa Bawrid, Taa Bawrid, Taa / Aassa l».

J'entends des chauffeurs de taxi-service qui hèlent les passants : Dora, Basta, Achrafieh. pour 25 piastres seulement par passager. J'arrive à la pharmacie Gemayel dont le propriétaire n'est autre que le célèbre politicien Pierre Gemayel, pharmacien de son état, ce que peu de Libanais savent. Plus bas, des enseignes au néon clignotant séduisent les consommateurs potentiels, « Chez Marika. chez Leyla. Chez Dalal. » : ce sont les fameuses maisons closes de Beyrouth, connues pour attirer les clients de toute la région. Au milieu de la place, installée depuis peu, l'horloge parlante tout en fleurs indique l'heure avec ses aiguilles géantes, entourée de badauds, admiratifs et curieux.

Plus bas, sur le côté gauche de la place, le cinéma « Odéon » affiche ce jour-là le film La Symphonie pastorale d'André Gide, dont Michèle Morgan et Pierre Blanchard se partagent la vedette. Ce n'est pas l'heure d'y aller, j'ai envie de me promener.

Voilà l'entrée du souk des bijoutiers : « Souk el-Sagha ». Je suis attirée par les vitrines qui brillent, étincelantes. Des bracelets en or, des colliers en perle, des bagues en diamants appellent de tous leurs feux les dames friandes de bijoux. J'entre chez « Béchara Moughanny et fils », notre bijoutier de famille. Je choisis une bague avec une turquoise sertie de baguettes et de brillants. « Superbe ! Elle vous va comme un gant ! C'est huit cents livres, un prix spécial pour vous », me dit Gaby, empathique et amical. Mon Dieu que c'est cher. mais je me l'offre quand même ! Heureuse, je sors du souk des bijoutiers avec mon nouveau trésor, comme une enfant qui a gagné le gros lot.

Un peu plus bas, c'est l'entrée du « souk el-Samak », où chaque marchand vante la qualité de ses poissons qui frétillent encore dans des paniers larges et ronds : daurades, merlans, rougets. puis je rejoins la « place de l'Opéra », avec son fameux cinéma, ses nombreuses boutiques et ses étalages colorés de mille et une couleurs. Je tourne à gauche, c'est le « souk el- Wi'yé » où l'on vend du tissu au poids. En face, c'est « L'Automatique », un café où l'on déguste une succulente glace orientale et un célébrissime chocolat mou !

Je continue ma promenade. Je me retrouve à l'entrée du « souk Ayass ». Au milieu du souk trône une fontaine entourée de rafraîchissements et de gourmandises. C'est la fameuse « Birkét el-Aintabli » : jellab, souss, citronnade, moghlé, achetaliyé. s'offrent aux caprices des passants. Pour moi, ce sera une citronnade que je bois d'un trait ; la chaleur de Beyrouth en été donne vraiment soif ! Je tourne à gauche, j'arrive à « souk el-Tawilé ». C'est là que les dames élégantes de la capitale s'habillent. Je suis devant « Abira », la boutique de lingerie fine et de prêt-à-porter de luxe féminin qui appartient à mon cousin Émile Abirached. Il est très fier d'avoir reçu, plusieurs années de suite, le premier prix de la plus belle vitrine pour les fêtes de fin d'année. Plus loin, c'est « Artine », la boutique où on ne vend que des pantoufles importées « made in France » ou « made in Italy », pour relaxer les pieds de ces belles. Puis c'est « Béranger » qui est devenu proverbial pour la cherté de ses articles : on dit bien « cher comme Béranger » ! En face, c'est le « Jardin d'Enfants », qui habille les 0 à 16 ans ; c'est là que j'achète les robes de mes six filles. Le propriétaire, Antoun Tyan, nous reçoit toujours avec son éternel sourire et son jovial « Ahlan Wa Sahlan ». Puis, c'est « Zahar », « Le Petit Poucet », « Fayad », d'autres hauts lieux de la coquetterie enfantine.

Me voilà à la fin de « souk el-Tawilé ». En face, c'est le restaurant « Ajami », renommé pour ses spécialités orientales et pour sa glace au sahlab et musc. Plus loin c'est « Bahri », où le maître des lieux, Mitri Tuéni, reçoit ses clients avec son accueil légendaire, en leur servant de délicieux mezzés et du succulent poisson. Plus loin encore, je grimpe au premier étage d'un vieil immeuble. Je passe embrasser mon oncle, Camille Youssef Chamoun, journaliste et propriétaire du journal Saout el-Ahrar. Je rencontre chez lui, comme à l'accoutumée, son grand ami Raymond Eddé, venu le féliciter pour sa réélection à la tête du syndicat de la presse. D'autres grands amis et collaborateurs du journal sont là aussi : Édouard Honein et Ruchdi Maalouf, qui tient à la main son dernier article de la rubrique qu'il assure régulièrement : « Moukhtassar Moufid ».

Beaucoup plus loin, c'est le Palm Beach où se produit, tous les soirs, le déjà célèbre Théâtre de Dix Heures : Dudul, Pierre Gédéon, Alcide Boric, Gaston Chikhani, Cécile Gédéon. En face, au bord de la grande bleue, s'étale le Saint-Georges, le magnifique hôtel cinq étoiles, lieu de rendez-vous de toute l'élite beyrouthine. J'arrive au « Kit-Kat », à Zeitouné, là où les bars et les boîtes de nuit animent la vie nocturne de Beyrouth. Des danseuses du ventre et des chanteuses orientales s'y produisent une fois la nuit tombée, à la grande joie des couche-tard.

Puis je me retrouve à Hamra, surnommée les « Champs-Élysées » de Beyrouth. Beaucoup d'étrangers se bousculent devant les étalages scintillants et les cafés trottoirs. Le « Horse-Shoe », un café pas comme les autres, est le lieu de rendez-vous des intellectuels et des hommes d'affaires qui discutent à grand bruit devant un café fumant ou une bière pétillante avant de reprendre leur travail matinal. Voici « La tour d'argent » connue pour sa délicieuse spécialité : la fondue bourguignonne. Le soir, un chanteur, accompagné d'un pianiste, nous fait toujours entonner les chansons à la mode. Plus bas, des cinémas : Saroulla, Eldorado, Pavillon. et au premier étage d'un nouvel immeuble, c'est le « Barmaki » et sa remarquable « Barmakié » dont il garde jalousement le secret. Il est déjà 13 heures. J'ai faim. C'est « La taverne espagnole » qui m'invite à manger sa savoureuse paella. Je rentre : sur chaque table, un grand pichet de sangrilla, vin dans lequel on fait macérer des fruits divers.

Pan. Le vent fait claquer une porte de la maison. Je sursaute, désorientée.Où suis-je ?...Hein ?... Comment ?... Pourquoi ?... Ah ! je suis dans mon lit !...Ce n'était qu'un rêve!... Rien qu'un magnifique rêve ! Hélas ! Plus rien de tout cela ! On m'a volé mon Beyrouth !

Retour au sommaire

Ce souk qui porte mon nom

Sana Ayass-Khatchérian - Juin 2005

Ou plutôt "ce souk qui portait mon nom". Car contrairement à l'ordre habituel des choses de l'Histoire, le Destin a voulu qu'il disparaisse avant moi.

Ayass. Souk Ayass. Celui-là était l'un des moins exotiques mais c'était le mien.

Il y avait, sans ordre hiérarchique, le Sursock, le Nouriyyé, le Tawilé, le Franj, Souk el joukh, Souk Abou Nnasr, Souk el Armane, Souk el w'iyyé, Souk el 'zéz, Souk ennajjarine, Souk el Bazerkane, Souk el Jamil, Khan Antoun Bey, le Souk aux poissons, le Souk aux putes, celui des orfèvres et peut-être d'autres que je n'ai pas connus.

J'avais 26 ans en 1975. Ma mémoire m'en renvoie des images qui me sont chères. Elle ne me restitue certes pas la réalité complète mais la réalité est multiple et ces images ne sont que des fragments du kaléidoscope de nos vies dans ce Beyrouth d'avant le Désastre. Véritables entités vivantes, ces Souks, témoins et théâtre de notre jeunesse et de l'histoire de nos familles, ont trépassé si violemment et si injustement, que mon cour leur décerne cette majuscule inusitée, seule "lettre de noblesse" que ma tendresse et ma gratitude sont en mesure de leur offrir.

Souk Sursock était inversement proportionnel à l'aristocratie dont il brandissait le patronyme. Populo au possible. Bas de gamme et kitsch dirions-nous aujourd'hui, par ses échoppes de lingerie de nylon, de chaussures de caoutchouc, de friperies dont les articles étaient suspendus aux portes ou aux auvents de toile, de linge de maison grossier, parfois exposé à même la chaussée, de tarbouches et autres couvre-chefs et de soie artificielle made in Japan. Bazar populacier mais tellement bariolé! Découvert sur le tard, c'est-à-dire à vingt ans passés, après le revers de "fortune" d'un père qui n'avait aucune affinité avec l'argent, découvert avec dégoût et mépris, j'appris à y dénicher la "la'ta". Mais je devais me faire violence pour aborder ce périmètre de misère que n'atténuaient pas ses propres couleurs et mes efforts firent long feu.

Non loin de là, Souk el Armane bruissait du labeur, sans vitrine, de quelques cordonniers arméniens et de grossistes de couvertures en laine fruste. Entièrement couvert, très sinueux, très sombre mais très frais l'été, sûrement très humide l'hiver. Et bien moins coloré que le Sursock voisin. Le dénuement, la pauvreté qui s'en dégageaient avaient, là aussi, fait fuir celle qui sortait d'un cocon familial où tout n'était encore qu'harmonie, confort et sécurité. Il ressemblait étrangement à l'image que donnait la communauté arménienne qui l'avait autrefois fondé: besogneuse, digne, silencieuse, parfois douloureuse.Quelques années plus tard, la vie m'offrit avec les Arméniens, une rencontre véritable. Je découvris alors -affranchie d'un regard réducteur- des trésors de culture, de respect, de courage, d'endurance, de mérite, de fierté.et notamment des êtres que le mépris essentiel des apparences séparait du reste de la population libanaise. Et c'est l'un des leurs que je choisis pour compagnon de vie, prince sans apparat, digne représentant de son peuple.

Nouriyyé et le Souk aux poissons, vous hélaient par leurs effluves bien avant que vous n'ayiez atteint leurs portes. Dans cette halle, véritable cour des miracles, jonchée de panières d'osier, de corbeilles et des cordages de leurs porteurs, maraîchers et poissonniers retrouvaient dès l'aube leurs clients venus des quatre coins de la capitale, épiciers de quartier chez qui nous nous approvisionnions tous les jours. A Nouriyyé, les fruits et légumes racontaient les saisons de nos montagnes et de la plaine, les épices et les fruits de mer complétaient le tableau gastronomique du pays, et tout ici, nous rappelait notre identité ancrée à cette Méditerranée orientale.

Le Souk des bijoutiers vous engouffrait dans des venelles ruisselantes d'or! Un dédale sombre de carrefours et de culs-de-sac couverts qu'illuminait l'éclat de cascades chatoyantes d'ors jaunes, d'ors rouges et d'ors blancs. Seul souk à portails que l'on cadenassait la nuit venue, on y voyait circuler des échantillons de la gent féminine. Composite, à l'image de la population du pays, l'apparence des femmes témoignait de la pluralité d'une société fièrement qualifiée de mosaïque. Zeinab en petit foulard de soie synthétique noué à la Bardot (le tchador était encore loin), Marie-Françoise en minijupe et carré Hermès autour du cou, Nada la sunnite émancipée en jeans moulant, Joujou, la Georgette descendue de son Kesrouan natal pour son trousseau de mariage. Et de blondes touristes émerveillées par ce qui leur semblait être le cour du pays des Mille et une nuits. La clientèle n'était pas forcément riche. Dans nos sociétés traditionnelles, l'or offre aux femmes, et notamment aux moins nanties, une garantie de sécurité qui en fait une priorité.

Après avoir repéré le même bracelet dans de nombreuses vitrines et l'avoir plus ou moins adroitement marchandé, nous finissions immanquablement chez le même orfèvre. Nous étions certaines -peut-être parce que francophone et aussi bourgeois que nous!- qu'il méritait notre confiance tant dans la pesée des précieux carats que dans le "prix spécial" qu'il nous concédait.

A Souk el w'iyyé, c'est de l'étoffe que l'on vendait au poids! L'once était la mesure et la balance à plateaux de cuivre trônait sur le comptoir. On y faisait parfois de bonnes affaires en emportant d'excellents coupons de soie, de tweed ou de cotonnade bradés. Bien sûr, on n'en avouait l'origine qu'aux intimes.

Presque en face du Souk des bijoutiers, de l'autre coté de la place des Canons, il y en avait un qui se passait d'identification. On disait simplement Le Souk! Celui dont l'évocation à l'encontre d'une femme était une véritable insulte. Calée au fond de la limousine paternelle qui traversait un jour ce quartier dit réservé: "c'est quoi ici?" Je ne reçus aucune réponse. J'avais seulement relevé une misère inhabituelle et, adossées à des murailles pelées, des femmes grimées et tristes qui nous observaient passer. Parenthèse impudique et licencieuse sans laquelle le centre-ville n'en aurait pas été un. Mais cette rue des bas-fonds pouvait aussi vous transporter vers des sommets inattendus. Elle affichait officiellement le nom d'Al Mutanabbi, majestueux représentant de la poésie arabe classique du 10e siècle, maître du verbe, homme passionné de liberté auquel les Arabes vouent une admiration sans bornes. Avaient-elles, ces petites femmes du "Pigalle" beyrouthin, entendu parler de lui? Nombre d'entre elles portaient des prénoms étrangers. C'était en tous cas un temps où l'on associait encore gaiement bordel, poésie et musique.

Souk el Franj garnissait nos dîners de Noël et les repas mondains organisés par ma mère. Car c'est là qu'exerçait l'un des meilleurs traiteurs de la ville ainsi que quelques autres fournisseurs des cocktails, iftars, noces et autres réceptions du Tout-Beyrouth, crémiers et surtout fleuristes qui coloraient d'une touche impressionniste ce Bab-Edriss à la pierre grisâtre. Les saveurs -à l'exception de quelques denrées de luxe- étaient ici sensiblement les mêmes qu'à Nouriyyé, à la différence que toute la marchandise de Souk el Franj était un "dessus du panier" élégamment proposé à une élite prospère en tête de laquelle figuraient des européens, des femmes du corps diplomatique notamment. Elles en avaient fait leur marché de prédilection et, baptisé de l'identité de ces dames, Souk el Franj demeura un label de qualité gastronomique.

Tawilé se flattait d'être le plus cossu. Presque exclusivement dédié à la garde-robe, on y trouvait le dernier cri de ce qui se portait en France ou en Italie. De nos robes de petites filles modèles en piqué de coton à la robe de mariée en dentelle de Calais, de nos petites chaussures du dimanche, blanches et à barrette, au sac à main en peau d'agneau, de nos maillots de plage pour parader entre Saint-Simon et Saint-Georges au pull en cachemire made in England. Enfant, les descentes avec ma mère y avaient lieu régulièrement pour la rentrée des classes puis pour Noël, pour les vacances de Pâques que nous allions passer à l'hôtel Massabki de Chtaura où se retrouvait l'un des nombreux Tout-Beyrouth et enfin pour l'été qui se déroulait entre Dhour Choueir et le bord de mer. Ici, les commerçants et leur clientèle appartenaient parfois à la même bourgeoisie compradore. Ils se retrouvaient dans les mêmes salons et leurs enfants fréquentaient les mêmes écoles, très souvent francophones.

Souk el joukh était celui des drapiers. Consacré au tissu pour hommes. Austère, par la gamme limitée des couleurs agréées dans ces années 50-60. Gris, noir, marine, marron en hiver, blanc, sable, havane, ciel en été. Sur le pas des portes comme à l'intérieur, rien que des hommes. Dans l'une de ses boutiques siégeait Nizar Ayass, mon seul oncle paternel et seul continuateur du métier familial, le négoce. Mais il le pratiquait sans avidité, presque comme un hobby, personnage au grand cour et au charme indéniable, bon enfant et bon viveur. Mon père, Ma'moun, idéaliste, passionné et poète à ses heures, s'en était allé très tôt choisir l'action politique. Brebis galeuse tout aussitôt désavouée par Ahmad, son géniteur. De plus, doublement réfractaire par son refus du bazar politique local, modèle de laïcité sincère, mon père m'a légué son aversion pour notre système confessionnel et, dès lors, une marginalité dont je lui sais gré. Du grand-père négociant peut-être et du souk assurément, les deux frères ont gardé cette qualité qu'ont certains d'être naturellement d'un. commerce agréable.

Chacun des souks de ma ville traçait, en ce milieu du 20e siècle, l'un des traits d'un Beyrouth mercantile mais pas encore mercenaire, affairé mais pas encore affairiste et naturellement hédoniste. On attendait le client en jouant au trictrac sur le pas de la porte, on lui offrait le café ou la limonade pour le plaisir, pas encore par stratégie de marketing.

Aucun d'eux n'était paré de cette architecture d'arcades et de voûtes, de pierre ou de poutres en bois, particulière aux souks d'Orient telles ceux de Tripoli, Damas, Alep ou Chiraz et le charme que nous leur trouvons aujourd'hui n'était pas évident. Il émanait seulement de la faune qui les occupait et de celle qui les fréquentait. C'était donc les êtres qui peuplaient ces bazars qui en composaient l'ossature, l'âme, la voix, la bigarrure. Et la voix de la ville résonnait comme une cacophonie incessante: citoyens exubérants, vendeurs à la criée, radios des taxis services, klaxons tonitruants et, au-dessus de la mêlée mais en parfaite harmonie, le chant grave du muezzin et le carillon joyeux des Capucins.

Minarets et clochers ne se faisaient pas encore la guerre! Ou bien ne les entendions-nous que d'une oreille complaisante? Nous sommes-nous tant trompés? Avons-nous été coupables d'un gigantesque et démentiel déni collectif?

De nombreux lieux de culte étaient encastrés dans l'entrelacement des souks, rapprochant Dieu et le peuple dans une proximité conviviale. Ces mêmes lieux de culte, dégagés aujourd'hui de leur écrin populaire semblent si nus et si seuls que l'on dirait Dieu mettant une distance entre lui et les prédateurs que nous avons été.

De notre diversité, les souks étaient des lieux spéculaires, nous le savions, mais aussi des documents révélateurs, nous aurions dû les lire.

Souk Ayass pour moi, c'était bien autre chose. C'était l'oeuvre historique de l'arrière grand-père Osman, venu de Damas à la fin du 19e siècle développer un commerce de drap qu'il entretenait avec Manchester. Dénommé auparavant Souk Sayyour, Osman l'avait acheté à ses propriétaires druzes, l'avait agrandi, organisé et rebaptisé. J'aurais peut-être dû m'y sentir un peu chez moi. Je n'avais qu'une conscience floue de cette filiation mais quelque chose de différent se passait lorsque je le traversais, un sentiment qu'un lien particulier me rattachait à ce lieu .

On s'y engageait par le haut, c'est-à-dire par la rue Georges Picot ou par le bas, la rue Trablos, en traversant le prestigieux Ajami, fleuron de la restauration dont les tables s'alignaient le long des parois de cette partie couverte du parcours.

Au milieu de deux souks qui lui étaient parallèles et contigus, Souk Tawilé et Souk el Joukh, c'était la seule rue piétonne du secteur.

Ses vitrines n'avaient ni le clinquant ni l'attrait du tout proche Tawilé. Petit-bourgeois par excellence, fréquenté par des familles de modestes fonctionnaires en quête d'une flanelle pour l'hiver, de serviettes de bain en coton d'Egypte ou du couvre-lit syrien en coton damassé pour l'été. On y trouvait ces boutiques dites de "nouveautés" qui recelaient autant du fil à coudre que du vernis à ongles, de la doublure en pongé que du cirage à chaussures, des cahiers d'écoliers que de l'Ambre solaire, des pelotes de laine que de la verroterie.

Sur la toute fin des années 60, le prêt-à-porter y fit une timide percée et lorsque, vers mes 18 ans, je commençai à m'y rendre seule, mon souci principal fut que l'on n'y découvre pas mon nom. Ce n'était pas chose aisée quand il fallait laisser la pièce acquise pour une retouche de couturière. Car divulguer le Ayass en question, avant le marchandage, aurait immanquablement fait flamber le prix ou, en tous cas, barré la route au rabais souhaité. Et je n'échappais pas alors au reproche que je lisais dans le regard du vendeur quand il ne l'exprimait pas tout haut: "Ayass? Vous possédez le Souk et vous réclamez un rabais?" J'ai d'ailleurs vite renoncé à toute négociation afin d'éviter cet inconfort. Je n'allais pas raconter au tout-venant que l'héritage du grand-père fondateur ne se réduisait plus qu'à quelques misérables loyers que se partageait une flopée de parents.

Et puis, et puis, il y avait vers le milieu du trajet, Birket al Aintabli! Lot de consolation pour cette artère marchande sans grand caractère. Une ruelle perpendiculaire traversait les trois souks parallèles, et au croisement avec Souk Ayass, on faisait une halte gourmande chez ce marchand de boissons fraîches qui officiait à l'intérieur de ce qui ressemblait à un bassin octogonal. Je crois bien qu'à l'origine, on n'y servait que du jus de nos délicieuses oranges dont les sanguines qui mouchetaient si joliment de gouttelettes pourpre le breuvage tango servi dans d'épais bocs glacés, et puis, du sirop de rose, du sirop de mûres et un voluptueux jellab généreusement garni de pignons et de raisins secs baignant parmi des cristaux de glace que nous croquions comme autant de bonbons rafraîchissants. Ce n'est que bien plus tard, l'électroménager aidant, que furent introduits les cocktails de jus de fruits locaux et exotiques. Sur la margelle de marbre s'alignaient des coupelles de desserts: riz au lait onctueux et autres savoureuses achtaliyyé parfumées à l'eau de fleur d'oranger.

La Birké avait fini par donner du charme à la création de l'ancêtre et devint cerise sur le gâteau de ce coin du centre-ville. Tant et si bien qu'elle comptait parmi ces symboles touristiques et se trouve aujourd'hui immortalisée dans deux oeuvres d'un aquarelliste allemand qui s'était épris de Beyrouth.

En cet endroit, Souk Ayass avait le mérite d'être un petit lieu de brassage de toutes les couches de la population et de ses communautés, à l'instar de la Place des canons où se mêlaient portefaix et bourgeois, gens du jurd et citadins, fidèles de mosquée, d'église, de temple ou de synagogue, dévots et bigots, athées et mécréants. Oasis à double titre, alimentaire et socioculturel. De ce legs involontaire et symbolique de leur père, Ma'moun et Nizar ont retenu une ouverture aux autres dont ils ont façonné une véritable tolérance.

"Ayass? Comme Souk Ayass?" Cette question, si fréquente dans ma jeunesse, personne ne me la pose plus. Mon souk est mort assassiné. Et d'abord vendu par des Judas qui veillaient parmi nous, violé, torturé, lacéré, incendié, comme tous ses confrères du centre-ville.

S'il y eut certaines guerres étrangères sur notre sol, entre 1975 et 1992, ce sont bien des mains libanaises qui ont visé le cour de Beyrouth et tiré sur la gâchette. Nous avons vu et laissé faire. Qu'on ne vienne pas maintenant gémir du sort qui lui est réservé! Même s'il n'est plus, ce cour de Beyrouth, que ce qui s'appelle dans les malls d'Amérique du nord, une "eating area"!

Beyrouth était pour nous ville capitale. Solidere est le nom prosaïque de l'héritage que nous laissons à nos enfants.

De Souk Ayass et des autres, personne ne reparlera plus. Ils ne rentreront pas dans les livres d'Histoire.

C'était là un dernier coup de chapeau.

Adieu grand-père.

Retour au sommaire

Rue Gouraud

Fifi Aboudib - Novembre 2005

Rue Gouraud, rue Pasteur. La première turbulente, la parallèle plus sage. Un de ces quartiers qui vous rappellent que Beyrouth est d'abord un port, un giron de terre où la mer joue le jour et se love la nuit. Quand la vague se retire, elle vous dit de la suivre : viens ! et quand elle arrive charriant ses hommes et ses marchandises, elle vous dit tiens ! Tiens les hommes, porteurs, marins, marchands, étudiants qui, jusqu'aux années de guerre, logeaient dans des hôtels douteux aux noms incroyables : hôtel des Poètes, hôtel des Hommes de lettres, hôtel de la Joie. Rue Gouraud, l'apprenti au front pâle, le portefaix aux jambes lourdes, le crieur aphone se retrouvaient le soir dans des chambres monacales où, pour quelques sous, on soignait leur pauvre linge et un peu de leur solitude. Et s'ils n'étaient ni écrivains ni poètes, il y avait dans leur espérance matière à poésie et dans leur misère ordinaire l'écheveau d'un roman.

Gouraud longe les contreforts d'Achrafieh. La rue ondule, plate comme la main, mais ses petites perpendiculaires sont pentues, animées d'escaliers parfois abrupts qui mènent à des maisons en terrasses où foisonne une vie d'une autre espèce. Là-haut, des draps frais claquent au vent, lumineux sur le zinc rouillé des toitures. À l'autre bout de la rue, des résidences élégantes se cachent dans les jardins. Des enfants rient dans l'herbe humide, sous les citronniers, les néfliers et les jacarandas. Des dames belles font à l'heure du thé un sérieux conciliabule qui glorifie et condamne dans un frémissement de tentures.

En contrebas, les étudiants des beaux-arts se sont approprié les lieux. Gemmayzé les a réconciliés avec la ville. Dans leurs caméras éblouies, des murs pisseux, des dallages mangés de mousse, des néons blêmes, des impasses glauques et le souvenir radieux d'un premier baiser.

Dans la foulée des voleurs d'images, les restaurants sont venus un à un remplacer les échoppes et les ateliers. Il fallait des lieux pour fixer l'émotion qui passe, l'abriter pour un soir, lui donner des saveurs et des mots. Cinq ou six tables, quelques habitués, des verres qui se lèvent d'un bout à l'autre de la salle. Le bonheur simple de resserrer les liens, de croiser des familiers, de sourire à des inconnus. Et l'impression que le Liban commence juste là.

Retour au sommaire

Nous du Collège

Loutfallah Manasseh - 19 mars 1994

Avec la disparition du Père Robert Clément, des générations d'anciens élèves perdent une "race" exceptionnelle d'éducateurs. Et dans les yeux de ceux qui restent se devine l'amère résignation de se séparer d'un compagnon qui faisait partie de l'extraordinaire bataillon d'enseignants, de l'incomparable commando de maîtres à penser, de l'infatigable corps d'humanistes qu'ils formaient.

Dans la mémoire de beaucoup, la philosophie reste liée à un Pelissier, la littérature à un Lagrevol, la science à un Guillermier, le chant à un Mayet, le théâtre à un Mathieu, le français à un Raymonnet, l'arabe à un Chahine, le dévouement à un de Gerfanion, la dignité à un Bonnet-Eymard, et la discipline à ces Titans de Mouraccadé, de Léo, Dagher, et Dalmais !

Leur opiniâtreté a fait de nous des hommes.

Car, pendant des années, plus de douze heures par jour, ces brillants éducateurs ont été plus prés de nous que nos propres pères ! Qui l'a oublié ?

Les jours d'école, dès 7h50, une escadrille d'autocars bleus déposait ses cohortes "d'hommes de demain" aux portes du Collège, et ne les ramenait chez eux qu'aux environs de 20h00 ! Ainsi, "en un jour, en un lieu, tant de faits accomplis tenaient jusqu'à la fin les salles de classe remplies" !

La véritable leçon de ces maîtres est avant tout de nous avoir appris à apprendre, nous permettant de faire passer à nos fils et à nos filles l'indéfectible message qu'ils ont transmis à chacun de nous. C'est pourquoi ils ne disparaîtront sans doute jamais ; la pérennité de leur oeuvre se manifestera toujours dans le comportement d'une catégorie d'individus, "les élèves des pères".

Finalement, plus que des hommes d'un certain style, ce sont des hommes d'une certaine trempe que les Jésuites ont offert au Liban. Qu'ils soient dirigeants ou dirigés, officiers ou soldats, artistes ou marchands, les élèves des pères ont, en plus du coeur, un coeur tout simplement.

C'est là que se reconnaît le véritable miracle opéré par la Compagnie de Jésus !

Retour au sommaire

Plaidoyer à tous les jeunes Joseph du Liban

Nada Nassar-Chaoul - 30 janvier 2004

Pour les premières amandes vertes que l'on croque, trempées de sel, et qui sonnent le glas de l'hiver,

Pour l'arbuste du balcon que l'on croyait mort et qui refleurit inexplicablement en décembre,

Pour le grincement familier de la balançoire sur laquelle on s'assoupit, enivrés de soleil, dans le chant des cigales,

Pour la chanson séculaire du marchand ambulant dont on essaye en vain, depuis l'enfance, de comprendre les paroles,

Pour cette Vierge kitsch que des mains naïves ont parée de fleurs de pacotille et qu'on découvre, immobile dans sa grotte, au détour d'un sentier de montagne,

Pour les klaxons « sauvages » d'un mariage d'été qui nous précipite pourtant tous au balcon pour voir si la mariée est belle,

Pour ce chauffeur de taxi plutôt beau gosse qui nous fait le cadeau d'un clin d'oil complice sous le pont de Dora,

Pour ces tribus de parents qui attendent à l'aéroport, oillets défraîchis à la main, le retour au pays de l'enfant prodigue, et qui arrivent toujours beaucoup trop tôt,

Pour cette vieille mémé qu'on a refusé de mettre à l'asile malgré «l'appartement-de-Beyrouth » trop étroit, et que son fils continue d'embrasser chaque soir,

Pour cette femme voilée qui fait, au mois de mai, le pèlerinage de Harissa, et que Notre-Dame ne manquera pas d'exaucer, c'est sûr,

Pour ces infirmières de nuit un peu inutiles parce qu'on ne quitte pas ses proches malades, quand il fait noir,

Pour le jeune policier du carrefour qui fait semblant de rêver quand on traverse en trombe en fin, fin de feu orange,

Pour le « Ya hala » claironnant du steward des Lignes du Cèdre qui nous accueille sur l'avion de Beyrouth, et qui éloigne, à lui seul, toute la froideur de l'Occident,

Pour cet automobiliste souriant en trois-pièces cravate qui, un soir de Nouvel An très pluvieux, vous change votre pneu, sans vous demander votre numéro de téléphone,

Pour le collier de jasmin odorant que cet amant d'été passe au cou de sa belle et qui scintille sur sa peau dorée de brune,

Pour les femmes trop parées, trop blondes, trop maquillées, trop clinquantes, trop tout, mais si belles que c'en est indécent,

Pour ce soleil lumineux de janvier qui nous fait douter que la tempête terrifiante de tout à l'heure ait vraiment eu lieu,

Pour la voix si triste de Feyrouz qui réveille en nous une âme enfouie de villageoise d'opérette,

Pour l'odeur de la « mankouché » du matin qui est, tout le monde vous le dira, bien plus qu'une galette au thym, comme la traduit bêtement le dictionnaire,

Pour la « dabké » que dansent des hommes de Baalbeck, des vrais, et tant pis si les androgynes sont à la mode,

Pour la fierté de la grand-mère à qui on montre son premier descendant mâle, et tant pis pour l'égalité des sexes,

Pour ces cerises de juin si noires qu'elles colorent de violet les langues des enfants,

Pour le bonheur absurde de penser que plus jamais on ne dormira dans un abri,

Pour la maison d'en haut qu'on fait plus belle que l'autre, la citadine, parce que c'est là qu'au soir de notre mort, on accueillera les gens du village,

Pour la réponse sage de toutes les mamans que leurs enfants appellent et qui souhaitent, avec le sourire, qu'ils les enterrent,

Pour les soirs de juin sur la terrasse de Zahlé, pour la vigne de septembre qui finit par nous offrir une grappe, pour les gardénias de mai, pour l'odeur mouillée de la terre après la première pluie, pour ce soir à Baalbeck, pour ne pas avoir froid, pour ne pas avoir peur, pour ne pas vivre seul, pour...

Pour ta maman, Joseph, ne pars pas.

Retour au sommaire

Le Liban est un rosier sauvage

Amine Maalouf - 1er février 2006, Musée d'Orsay, Soirée de Reporters sans frontières

Le Liban est un rosier sauvage. Si vous vous approchez des fleurs, gardez-vous des épines. Et si vos mains s'en trouvent lacérées jusqu'au sang, prenez quand même le temps de caresser les fleurs.

Je parle de rosiers, ayant à l'esprit cette pratique, répandue en Bourgogne et dans le Bordelais, qui consiste à laisser pousser des rosiers, justement, en tête des rangées de vigne. On a constaté, en effet, que cette fleur souffrait avant toute autre des maladies qui s'attaquent aux plantes, et qu'elle pouvait donc servir de sentinelle pour alerter les vignerons et leur donner le temps de réagir.

Mais les hommes ne comprennent pas toujours le message. Certains, par paresse, par ignorance, par aveuglement, lorsqu'ils voient apparaître des taches sur les feuilles, se disent que le rosier est, de toute manière, une plante fragile, délicate, frivole, et que leur vigne ne risque rien.

Il y a trente ans, le Liban est entré dans l'une des phases les plus éprouvantes de son histoire. Une société qui voyait dans la diversité sa raison d'être, et dans la liberté d'expression le fondement de la paix civile, venait de sombrer dans la crispation identitaire, les massacres, la peur de l'autre et la destruction de soi. Pendant quelque temps, le pays est apparu comme une exception, affligeante pour ses fils comme pour ses fidèles amis, mais ne suscitant, chez bien des gens, que des jugements détachés et condescendants. Que voulez-vous ?, le rosier est une plante si fragile !

Puis les affrontements ethniques et communautaires se sont multipliés à travers le monde. Non seulement au Proche-Orient, en Afrique, ou dans le sud de l'Asie, mais également dans l'ancienne Yougoslavie, aux premiers contreforts de l'Europe. Et au-delà. Ce qui semblait naguère le triste apanage de quelques banlieues de Beyrouth a aujourd'hui pour théâtre la planète entière, de Manhattan à la Tchétchénie, en passant par Londres, Madrid, et jusqu'à Bali. Crispation, massacres, peur de l'autre et destruction de soi. Il est vrai qu'avec la chute du Mur de Berlin, nous sommes passés d'un monde où les clivages étaient surtout idéologiques à un monde où les clivages sont identitaires. Je n'ai aucune nostalgie pour l'époque de la guerre froide, qui a causé, au XXe siècle, les drames que l'on sait. Mais elle avait pour caractéristique d'éveiller, en permanence, le débat.

Quand les clivages sont identitaires, il n'y a ni débat ni dialogue. Chacun proclame ses appartenances à la face de l'autre, chacun lance ses imprécations ; puis retentissent rafales et explosions.

Le rosier est une